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Bal manqué
3 juin 2020 En exclusivité!

Bal manqué


Chimie 501 c'est une histoire d'amour comme on les aime, où il est question de confiance, de premières fois et d'abandon. C'est aussi un récit dans lequel tous peuvent se reconnaître.

Découvrez une nouvelle inédite de Chimie 501 dans laquelle Max et Nic sont forcés de vivre le confinement à distance l'un de l'autre, et où leur secondaire se termine bien différemment de ce qu'ils avaient prévu!

 

***

On est assis face à face, au parc situé entre nos deux maisons, le vieux bâton de hockey de mon père entre nous sur le gazon. C’est la condition de ma mère pour qu’on puisse se voir. On l’a mesuré, le bâton. Il fait 1,89 mètre, ce qui veut dire qu’on doit laisser un peu d’espace en plus, genre la longueur de mon soulier.

—  C’est poche, on aura pas de bal. Pis à un moment donné, tu vas t’en aller, je dis, découragé.

—  Ouin, je sais, répond Nic, pas plus de bonne humeur. D’ailleurs, faut que je te dise quelque chose.

Je sursaute et lève la tête, inquiet.

—  Quoi?

—  Ben, commence Nic, ma mère m’a dit que, vu que son contrat est fini, et que tout est arrêté et que c’est sûr que l’école reprendra pas, on va retourner à Ottawa avant le 1er juin.

—  QUOI? je crie, sentant mon cœur monter dans ma gorge.

Le visage de Nic est tiré. Ses yeux verts sont délavés. Je croyais qu’il était fatigué, on l’est tous. Pourtant, on fait rien. On fait rien mais on dort mal, on se couche tard et on mange n’importe quand, on s’ennuie, on est tous chamboulés. J’avais mis ses traits tirés sur le compte de nos horaires tout croches. Mais non. Il avait une mauvaise nouvelle à m’annoncer.

Je ferme mes yeux. Fort. Comme si ça pouvait m’empêcher de voir ma peine. Ou la réalité.

Grand soupir. J’ouvre mes yeux et j’aperçois Nic devant moi, l’air défait.

—  Ça veut dire qu’il nous reste à peine trois semaines ensemble!? On pourra pu se voir? je dis juste assez fort pour qu’il m’entende, à deux mètres.

—  On le savait que ça s’en venait, Max. Anyway, on peut pas vraiment se voir, on s’appelle plus souvent qu’autre chose, dit Nic sur un ton calme, comme s’il s’était déjà résigné.

—  Tu le sais depuis combien de temps, coudonc? je lui demande, fâché.

—  Hier soir.

—  Pis tu m’as pas appelé?

—  Je voulais te le dire en face, même si on peut pas se toucher, il me répond d’une voix éteinte.

Sa tristesse est palpable, et je comprends pourquoi il voulait qu’on se voie en personne. Il a autant besoin de moi que moi de lui.

—  C’est correct, Nic. On va en profiter. On va essayer de se voir sur nos balcons pis ici autant que possible quand y fait beau, je lui promets.

Son petit sourire est suffisant pour me consoler un peu.

—  Eille! J’ai une idée! je dis un peu trop fort, à voir la réaction des gens autour.

***

J’arrive avant tout le monde, avec mon appareil photo, quelques bières dans une grosse boîte à lunch avec des ice-packs, un sac de chips, pis le bâton de hockey au bout duquel j’ai tapé une règle. Il fait beau, ce qui fait qu’il y a déjà du monde au parc, mais personne de la gang encore. Mon père m’a prêté le même habit que j’ai porté au party d’Halloween. C’est pas ce que j’aurais choisi pour mon bal, mais ça fera l’affaire.

Peu à peu, les gens arrivent. Marianne, Léa et Charlotte ont des belles robes qu’elles ont trouvées je sais pas où, mais elles sont magnifiques. Jeanne a pas de robe, mais elle est très chic avec une blouse et une jupe. Elles sont coiffées et maquillées avec beaucoup de soin. Wow. Guillaume, Antoine et Charles sont en chemises et pantalons propres (on va dire), et Félix porte un costume comme moi.

Les filles se lancent des « oh! t’es donc ben belle! » entre elles, des « où t’as pris ta robe? » pis des trucs comme ça. Les gars se racontent des niaiseries de jeux en ligne. On est juste contents d’être là, dehors avec nos consommations, dans notre beau linge.

Mais Nic, c’est le plus beau. Il porte une chemise et un pantalon, et on s’en fout. Il aurait pu venir en jeans crottés et en t-shirt troué. Je le vois peut-être pour la dernière fois pour un bon bout de temps et on va en profiter.

—  OK! C’est le temps des photos! Avant qu’y fasse noir!

Ça va être long, parce que j’ai eu l’idée de poser tout le monde, un après l’autre, près du même arbre, placé à des endroits différents, et avec mon logiciel, je vais créer une photo de groupe. Après, pour ceux qui veulent, je vais faire des photos de couple. Les filles me demandent d’en prendre beaucoup d’elles et de leur envoyer. Les gars, pas tant.

—  Nic, tu vas prendre ma photo?

—  Ben oui, il dit en me faisant un clin d’œil.

Je vais me placer de l’autre côté de l’arbre où il était y a pas une minute. Le fait que ce soit lui qui prend la photo me rend tout ému.

Je lève ma main.

—  Attends.

—  Qu’est-ce qu’y a? demande Nic en baissant l’appareil.

—  J’ai quelque chose dans l’œil, je réponds en me frottant la face.

Je vais pas pleurer maintenant! Ça allait bien! Tout le monde s’amuse, on se tient loin les uns des autres, juste le fait d’être là ensemble et d’être beaux (ben d’avoir fait un effort), ça nous rend heureux, même si on aura pas de bal ou de fête de finissants. On prend un verre, on jase, on se checke tous, c’est l’fun. Et là, je vais me mettre à pleurnicher pour une photo parce que je sais qu’elle sera montée et pas vraiment réelle?

Voyons, Max, prends sur toi.

—  Ça va, Max? me demande Nic.

—  Oui, oui. C’est juste…

Sa face change, devient toute pleine de compréhension.

—  Je sais. Mais au moins, on aura un souvenir. Tu sais qu’il y a rien que j’aimerais plus que d’être à côté de toi, dans le moment, pis de te tenir dans mes bras, pour une vraie photo, hein?

—  Criss, tu m’aides pas pantoute, là, Nic, je dis, le cœur dans la gorge.

—  OK, j’arrête, il me répond en riant un peu trop fort, comme pris d’émotions.

Je me ressaisis et je prends une pose qui j’espère va bien aller avec celle qu’a prise Nic tantôt.

—  OK, je suis prêt.

Nic me fait un grand sourire et remet l’appareil devant son visage – sans y toucher avec sa peau! – pour prendre la photo. Ses lèvres forment les mots « je t’aime » et clic! La photo est prise. Il regarde le résultat.

—  Parfait. C’est parfait.

Je sais pas quel air j’ai fait quand il a dit ça, mais il a l’air fier de son coup. Il dépose l’appareil dans le gazon et s’éloigne pour que je puisse le récupérer.

—  Pis? L’aimes-tu? il me demande en enlevant ses gants.

Je comprends pourquoi il a dit ça quand il a pris la photo. Mes yeux lui répondent la même chose. Ça va faire un beau portrait de couple. Y est malin, ce Nic.

Léa a apporté son haut-parleur portatif, Charles aussi, tout le monde a quelque chose à boire et à manger, et plusieurs ont des accessoires longs de deux mètres. Mais le plus original, c’est Guillaume, qui a un cerf-volant en forme de cœur. Il a attaché une boucle en ruban sur la queue du cerf-volant pour délimiter les deux mètres.

On s’assoit en rond par terre autour du bâton de hockey. Félix a préparé un petit discours.

—  Bon, ben, on a fini notre secondaire! L’année prochaine, on sait pas où on va être, si les cégeps vont être ouverts. Notre invité d’honneur – et là Félix pointe Nic avec sa bouteille de bière – va être à Ottawa, lui, mais nous on va être ici, et la vie va continuer, on sait pas trop comment, mais ce dont on peut être sûrs, c’est qu’on retournera pu au collège!

—  YAY!

Tout le monde crie, lève les bras pour pomper l’air en guise de triomphe. 

Félix continue son discours.

—  Chacun notre tour, on va dire ce dont on va s’ennuyer le plus, et ce dont on va s’ennuyer le moins! Go, , il dit en pointant Jeanne assise à côté de lui.

—  Moi, le plus ce sera de vous, bien sûr, elle glousse en battant des cils.

Sa phrase est accueillie par des « aaahhh » des autres filles.

—  Mais aussi des premiers jours de printemps quand on sortait pis qu’on se rendait compte qu’on avait pas besoin de nos manteaux. Ces jours-là, je vais m’en ennuyer. Il y avait toujours une énergie ben spéciale, on était tous fébriles, j’adorais ça… On les a pas eus, cette année, ajoute Jeanne après un petit silence.

—  Wow, t’avais remarqué ça? demande Charles.

—  Mmmhmmm, répond Jeanne. Et le moins, l’odeur des poubelles dans la caf à la pause de l’après-midi!

—  Moi, je vais m’ennuyer de dormir dans le cours d’art dramatique le vendredi matin, c’était vraiment pratique pour sortir le soir! continue Antoine. Mais je m’ennuierai pas du reste. Les cours, les règlements, et surtout : les petites chaises! Câlice que je m’ennuierai pas des petites chaises!

—  Des petites nouvelles pour toi, le grand, avertit Félix. Y aura pas de chaises pour les six pieds cinq au cégep non plus!

—  Moi, commence Charlotte, je vais m’ennuyer de vous voir. Je m’ennuie déjà de vous voir tous les jours. C’est plate. Je pensais pas que ce serait plate de même. On rêve d’être en congé pis maintenant qu’on l’est, je trouve ça vraiment plate. C’était l’fun, finalement, se plaindre de toute avec vous autres!

On sent sa peine. Pauvre Charlotte.

—  Mais on se parle presque tous les jours, dit Léa.

—  Je sais, pis y a au moins ça! Si tu savais comment ça me fait du bien! ajoute Charlotte en s’adressant à Léa.

Elle se tourne vers nous et nous regarde l’un après l’autre avant de continuer.

—  On le savait pas que c’était le dernier jour quand on l’a vécu, hein? On a pas été avertis, on s’est pas préparés à se dire adieu, on a pas dit bye à nos profs. Moi, madame Hardy, je l’aimais bien, même si le français, j’aime pas ben ça, pis j’y ai jamais dit qu’elle m’avait donné le goût, l’envie je devrais dire, d’écrire de la poésie. J’étais pas prête, termine Charlotte avec un sanglot dans la voix.

Personne peut lui faire de câlin. On peut pas s’approcher d’elle. On reste tous là, à la regarder avoir de la peine.

Léa tape sur son téléphone. Me semble que c’est pas le moment.

Le cell de Charlotte sonne. Elle le regarde.

Une larme coule sur sa joue quand elle sourit.

—  Merci, elle dit à Léa.

—  Je te le donnerais en vrai si je pouvais, lui répond Léa.

Charlotte nous montre son cell.

—  Léa m’a envoyé un câlin virtuel.

Aaaahhh. Trop cute.

—  Moi aussi, ajoute Jeanne.

—  Moi aussi, tout le monde finit par dire.

Charlotte se cache dans ses épaules en souriant timidement.

—  Tu t’ennuieras pas de quoi, toi? lui demande Félix.

—  Du maudit cours de chimie!

Tout le monde part à rire, ça détend l’atmosphère.

Léa, Charles, Marianne et Guillaume nous racontent ce qui leur manquera, et ce qu’ils sont contents de laisser derrière eux, dont la salive au coin des lèvres de madame St-Onge. Beurk. Personne va s’ennuyer de ça.

C’est à mon tour. Mon cœur accélère ses battements.

—  Je vais laisser avec joie, vous serez pas surpris, les jugements pis les noms niaiseux – et là je regarde Félix (qui m’a appelé « le gai » affectueusement pendant quatre ans) qui me fait un clin d’œil en souriant – qu’on me donne dans ma face ou dans mon dos, mais je pense que l’amitié, de se tenir avec du monde, jour après jour, de faire partie d’une gang, ça, ça va beaucoup me manquer. Pis aussi, soyons honnête, les vestiaires des gars.

—  Je le savais!! crie Charles en riant.

Ça fait rire toute la gang, et c’est ce que je voulais, parce que je m’en venais un peu trop ému.

—  Je vais m’ennuyer de vous tous, commence Nic. Votre accueil, votre amitié, tout. Ça a été une année tellement pleine de rebondissements pour moi – et là, il me regarde avec un sourire complice – qui se finit de façon complètement absurde, et en plus je pars plus vite que prévu. C’est dur pour moi de trouver quelque chose dont je m’ennuierai pas. Je suis pas prêt à partir.

—  Essaie, y doit ben y avoir quelque chose que t’as pas aimé, ou qui t’a tombé sur les nerfs? suggère Marianne. Un cours? Un prof?

Nic réfléchit quelques secondes. Il répond directement à Marianne.

—  Je pense que j’ai pas été ici assez longtemps pour qu’il y ait quelque chose qui m’énerve à ce point-là. C’est peut-être à cause de Max, mais je veux juste rester. J’endurerais encore l’école, les profs, les travaux, tout, pour pas partir.

Nic se tourne vers moi. Ses yeux se remplissent de larmes.

C’est trop difficile, cette distanciation de marde!! Je veux le prendre dans mes bras! Le consoler. L’aider. C’est atroce.

Personne parle.

Je lui tends mon bâton de hockey, et Nic met sa main sur la règle au bout. C’est notre contact. On se parle avec nos yeux et on se touche avec un bâton de deux mètres. Maudit virus de marde.

C’était peut-être pas une bonne idée, ce bal dans le parc. Ça fait juste nous rappeler qu’on peut pas se serrer dans nos bras, danser ensemble, s’embrasser surtout.

—  Ben moi, dit Félix assez fort pour rompre le silence, je suis vraiment content de pu jamais voir mon agenda rempli de commentaires plates à faire friser les pages pour le restant de ma vie. Et je m’ennuierai pas de vous autres. Parce qu’on a assez de technologies pour se parler tout le temps, se voir, faire des chats en groupe si on veut. Pis on va se voir l’année prochaine, y vont trouver un vaccin à un moment donné, ou un traitement, pis ça va redevenir comme avant. Nic va avoir son permis de conduire, y va venir nous voir, on va aller danser, prendre un verre, whatever. En attendant, on va faire le party comme on peut. Léa, fais-nous danser, lui demande Félix avec un sourire tendre.

Léa se lève avec la grâce d’une ballerine malgré ses souliers à talons hauts et sa robe serrée. Elle lève le volume sur son haut-parleur et on entend Low. Charles lui lance ses ceintures de robes de chambre attachées et ils se mettent à danser ensemble.

—  C’est pour toi, ça, Nic! crie Léa.

Les autres se lèvent lentement. Guillaume offre la queue de son cerf-volant à Marianne, qui la prend avec plaisir. Même Antoine tient la ficelle de Charlotte, qui lui indique que celle-ci doit toujours être tendue, pour respecter les deux mètres.

—  Criss qu’on a l’air caves, dit Antoine en riant, gêné.

—  Oui, mais on a l’air caves ensemble, fait que c’est moins pire, répond Félix.

Jeanne et lui dansent l’un en face de l’autre sans tenir quoi que ce soit, mais à bonne distance.

—  Eille! Y est où, votre accessoire, vous autres? leur demande Charlotte.

Félix va chercher un ruban à mesurer, sort une bouteille de Purell de sa poche, tire un bout du ruban, et plusieurs manipulations et désinfections plus tard, le ruban se rend à Jeanne. Elle l’attrape, essuie le trop-plein de liquide désinfectant et ses mains et les deux se remettent à danser.

Nic et moi, on est encore assis là, dans le gazon, à se tenir par les bouts du bâton de hockey.

—  Ça va-tu, Nic?

—  Oui, ça va aller. Je veux vraiment pas m’en aller. Même eux vont me manquer, il me répond, les yeux tout tristes.

—  Je sais. Mais on va revenir au parc jusqu’à ton départ, pis tu viendras me voir dans ma ruelle, je lui propose pour le consoler.

—  Des fois, je me dis qu’on devrait arrêter de se voir. C’est vraiment trop dur.

Mon cœur manque un battement. Il veut qu’on se laisse avant qu’il parte?

—  Qu’est-ce que tu veux dire?

J’ai pu de salive.

—  Chaque fois que je te vois, j’ai de la difficulté à me retenir de pas courir et te prendre dans mes bras, c’est terrible, il me dit, et sa face trahit l’immensité de sa tristesse. C’est moins pire quand on s’appelle en vidéo. Là, au moins, t’es pas là, devant moi. Tu comprends?

—  Ah! Oui, ça oui. Je comprends. Ça donne comme un coup, hein? Moi, j’ai comme un élan dans ma poitrine quand je te vois.

—  C’est ça! Imagine juste avant que je parte! Ça va être terrible.

—  Oui! Mais bon. Félix a raison. C’est temporaire. Pis peut-être que ça va être moins pire quand tu vas être à Ottawa? Tu vas déjà être loin, t’sais? On se verra de la même manière que si on était pas en pandémie, je dis d’un ton que j’espère être positif.

—  Vu de même, oui, c’est vrai, répond Nic.

Un petit sourire apparaît sur ses lèvres.

Ça va mieux.

—  Eille! Venez danser, vous autres! Nic, t’as manqué ta toune! crie Léa.

—  C’est pas grave, y en aura d’autres! lui répond Nic en se levant. Max, m’accorderais-tu cette danse?

Ben là. Comme si je refuserais ça.

On garde contact avec le bâton de hockey. On danse avec nos amis dans le parc, en pleine pandémie, à deux mètres les uns des autres, avec notre beau linge, jusqu’à ce que les haut-parleurs de Léa et de Charles se déchargent un après l’autre, jusqu’à ce qu’y fasse froid, qu’y ait pu de bière ou de bouffe, jusqu’à ce que le parc se vide des autres gens qui étaient venus prendre un peu d’air, jusqu’à ce qu’on se promette de pas s’oublier, jusqu’à ce qu’on se félicite d’avoir fini notre secondaire, séparés mais ensemble.

 Pour Mathilde, Marilou et tous les finissants 2020 xx

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